Conférence au cercle franco-allemand de Rennes, 1er mars 2007

Ingo Kolboom, Professeur d'histoire et de civilisations francophones à l'Université Technique de Dresde, Président de la Société Saxe-Bretagne

 

« A quoi sert une Région ? »

Poser une telle question sur le sol breton peut paraître au premier abord aussi absurde comme si on demande à un marin « à quoi sert la mer « ? ou à un Bavarois « à quoi sert la Bavière « ?
Mais laissons de côté pour un moment nos empathies personnelles et abordons cette question de tête froide.
Dans un pays de tradition jacobiniste l’identité régionale avait du mal à se voir acceptée parmi les vertus républicaines donc nationales. Aux premiers abords politiques et idéologiques, on fut tout d’abord Français, après, on était toujours Français, avant de dévoiler son attachement à une souche régionale.
Quelle différence avec l’Allemagne ! ce pays formé dès 1871 à partir d’une multitude de pays indépendants, même de plusieurs royaumes, disposant d’une forte identité régionale voire nationale. Le Royaume de Saxe, où la France avait sa propre ambassade, n’a disparu qu’en 1918, avec d’autres royaumes comme celui de la Prusse, celui du Wurtemberg et de la Bavière.
Le centralisme allemand qui se voulut fossoyeur des particularismes fut une mouvance très jeune et de vertu politique pitoyable : ce furent le national-socialisme du IIIe Reich et le communisme de la RDA qui essayaient de mettre à plat la tradition du con-fédéralisme respectivement du fédéralisme allemand pour mettre à leur place un pays « un et indivisible ».

La République fédérale d’Allemagne de 1949 n’est pas seulement née des cendres du IIIe Reich mais aussi des cendres du premier centralisme allemand. Elle s’est formée à partir des Länder allemands, dont de très grands comme la Bavière mais aussi de très petits comme la Ville libre et hanséatique de Brême. Toutes les tentatives de « rationaliser » cet ensemble hétérogène se heurta et continue à se heurter à la résistance des gouvernements des Länder, plus encore à la résistance des populations respectives – exception faite du cas du Bade-Wurtemberg. Je vous rappelle le Non récent des populations de Berlin et de Brandebourg à la proposition de leurs deux gouvernements de se réunir dans un seul Land.
Et puisque je parle du Brandebourg, je me permets de nous rappeler la success story de la réunification allemande en 1990 dont le pont de départ constitutionnelle fur la recréation des cinq Länder sur le territoire est-allemand !

Je m’explique :
L’unification allemande passait par le rétablissement, le 22 juillet 1990, des cinq Länder de Saxe, Thuringe, Saxe-Anhalt, Brandebourg et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Cette œuvre de la première Chambre du Peuple librement élue en RDA répondait au besoin de forte identité régionale qu’avait la population, ce qui peut surprendre un observateur extérieur.
Entre l’implosion de l’ancienne RDA, dont elle seule fut responsable, et la mainmise de la RFA sur la RDA, s’est affirmée la nouvelle identité de ces anciens Länder, que la RDA avait abolis en 1952 en faveur d’un nouveau découpage artificiels en districts.
La nouvelle régionalisation de 1990, dans la tradition du fédéralisme allemand, a également rencontré un écho chez les plus jeunes, qui n’avaient pourtant aucun souvenir de cette époque où les Länder avaient une existence réelle, avant 1933.
Voilà pourquoi la diversité des constitutions régionales a laissé apparaître une dimension qui concourt à une nouvelle identité n’obéissant à aucun raisonnement politique. On l’a bien vu, par exemple, lorsque les Brandebourgeois se sont opposés à la fusion pourtant logique de leur Land avec Berlin, la malaimée.
Les nouveaux Länder à l’est de l’Allemagne réunie ne cessent de confirmer leur double rôle : d’un côté celui de catalyseurs d’une nouvelle unité allemande. De l’autre, leur rôle spécifique de société particulière et compliquée.
Le décalage à la fois artificiel et réel entre « Wessi » et « Ossi » dans les années quatre-vingt-dix et suivantes, a pu être compensé en large partie par une identification à la base régionale, ce qui fit que les Mecklembourgeois et les Holsteinois se retrouvèrent dans la même ambiance culturelle et régionale, à savoir baltique, hanséatique et plattdeutsch, bien loin des Saxons ou des Bavarois.
Il me reste à ajouter que ce mérite des régions, des Länder, dans le processus de l’unification allemande est toujours sous-estimé, même par leurs propres acteurs.

Chers amis,
Je nous ai rappelé ces quelques détails allemands, pour nous mettre en relief quelques différences entre régions/Länder  allemandes et régions française – même si celles sont archi-connues.
Mais ne soyons pas dupes en ce qui concerne les dites spécificités françaises. Certes, les régions de France telles qu’elles figurent actuellement dans l’ensemble politique hexagonal, sont des créations récentes, issues du ralliement de la gauche française aux conceptions régionales traditionnelles de la droite française, issues aussi de la rencontre récente entre la régionalisation/don de l’Etat central d’un coté et les mouvements régionalistes de l’autre.
Mais toujours est-il que pendant toutes les périodes succédant à la Révolution française, la « région » comme niveau d’identification primaire entre la commune et L’Etat central (Paris) n’avait jamais cessé exister.
Le processus de nation-building du 19e siècle, mariant l’Etat-Nation au nationalisme populaire, allait de pair avec une renaissance vitale des identités régionales dans le monde entier, y compris la France, allant de la renaissance de l’Acadie au Nouveau-Brunswick via le mouvement félibréen ou Félibrige en Provence jusqu'aux retrouvailles bretonnes.
La celtomanie ne fut pas seulement un ingrédient du nationalisme français mais en même temps - et pas le moindre – d’une nouvelle identité bretonne laquelle se donna une littérature écrite digne de son nom.
Je passe les détails devant un public à qui il ne faut pas prêcher l’histoire bretonne, surtout en présence de Gilbert Nicolas qui a dirigé, en 2001, la publication d’un brillant livre sur « La construction de l’identité régionale. Les exemples de la Saxe et de la Bretagne, XVIIIe-XXe siècle. »
Mais retenons le fait fondamental que les identités régionales en France n’avaient jamais cessé exister et que celles-ci étaient toujours dans les bagages identitaires des citoyens de l’Etat-Nation nommé la France.
De là, je dirige mon fil conducteur vers une autre pensée sous forme de question, à fin de mettre plus de lumière sur la valeur de l’identité régionale !
Lorsque nous quittons notre pays respectif pour entrer dans l’autre, quelle est notre porte d’entrée primaire, quelle est la géographie cordiale qui entoure ?
On n’arrive jamais dans un pays abstrait nommé France ou République française ou Allemagne ou République fédérale d’Allemagne.
C’est une région précise qui nous reçoit, une région qui baigne au premier cercle d’approche ou dans le Nord ou dans le Midi ou dans l’Ouest, ou au Centre ou dans l’Est. - Et au deuxième cercle d’approche elle révèle une identité bien précise que cela soit celle de la Normandie, de la Provence, de la Bretagne, de la Bourgogne ou de l’Alsace, etc., etc. - Une région est toujours plus qu’une simple géographie physique ou géopolitique. Pour bien comprendre son influence sur les identités, les attitudes et le comportement, il faut considérer la région comme un territoire où sont à l’œuvre les forces historiques des intervenants et de leurs actes ainsi que l’impact de son environnement naturel. Le sens et le contenu de la région, du régionalisme et des identités régionales ne sont pas statiques, immuables et déterminés par le facteur géographique; ils sont une création continue d’une micro-histoire humaine s’ouvrant à d’autres histoires.
Ma rencontre concrète avec la France fut toujours d’abord et avant tout un rendez-vous avec une région…et en voyageant, en découvrant une région après l’autre, ma vision scolaire de la France, d’une France abstraite, purement littéraire (MAIS sans aucune littérature régionale), purement politique et théorique, s’estompait de plus en plus au profit d’une géographie de plus en plus complexe, et de plus en plus cordiale !
Et dans ma tête à moi, l’image du Français si abstrait, y vivant une sorte de « second life » dans le virtuel des clichées et stéréotypes, se démonta au fur à mesure qu’il fut confronté aux rencontres concrètes, aux accents, aux couleurs et aux parfums si différents des régions de France.
Et savez-vous ce que fut le résultat de cette déconstruction « nationale » ? Il est banal et émouvant à la fois car il s’écrit :
A= comme Approche
M = comme Messager
O = comme Original
U= comme Universel
R=.comme Région

C’est dans cette approche directe que naquit ce même profond sentiment qui me lie à mes propres origines. C’est dans l’expérience des rencontres régionales, si différentes, avec ces « pays » de France, avec ces nappes nomogènes  par le sol, le sous-sol, le mode de culture, de propriété et de mémoire, par l’habitation et l’aspect particulier qu’y prend la vie des hommes, des animaux, des plantes et des parfums de langue - c’est dans cette expérience des variétés terriennes, humaines et mémorielles que naquit un sentiment de tendresse pour ce pays que la France en tant qu’unité abstraite ne peut provoquer.

Et vous, Français et Bretons, vous allez dans quelle Allemagne ?
La Bavière n’est pas le Schleswig-Holstein, la Rhénanie n’est pas la Basse-Saxe. Et si vous allez dans ce nouveau drôle d’ensemble nommé Ostdeutschland, Ex-RDA, Allemagne de l’est, vous allez faire l’expérience d’une diversité indiscutablement plurielle. Berlin-Est et la Lusace (Lausitz) sont bel et bien deux mondes différents qui ne partagent même pas une commune Ostalgie !
Et comment mettre sur le même plan le Mecklembourgeois avec son dialecte platt (Plattdeutsch), le Sorabe (Sorbe) de la Haute Lusace parlant sa langue slave, ou le Saxon de Chemnitz avec son parler saxon? Il y a donc une autre réalité incontournable. Précisément celle de la diversité.
Chers amis, c’est le moment ou vous devez vous demandez à quoi sert ce discours de Kolboom sur l’identité régionale? Ne voulait-il pas parler des atouts des identités régionales dans l’international?
Eh bien, l’un est lié à l’autre. Laissez-moi dévoiler mes réflexions à plusieurs niveaux différents.


Première expérience qui vaut être la peine d’être méditée :
C’est dans cette approche des spécificités régionales que le messager-voyageur construit un dénominateur commun original au-delà des différences nationales bien abstraites, au-delà des séparations sous forme de clichées et de stéréotypes dits nationaux, - c’est celui d’une universalité de valeurs et de sentiments transgressant de manière paradoxe les frontières de la région.
N’ai-je pas reconnu en Bretagne les bocages du Holstein, la musique irlandaise et acadienne ?
N’ai-je pas reconnu sur les côtes bretonnes le large de la même mer qui a embrassé ma prime enfance au Nord de l’Allemagne ?
N’ai-je pas reconnu chez les viticulteurs de la Bourgogne ou du Languedoc les préoccupations des viticulteurs de la Moselle en Palatinat  et de l’Elbe en Saxe ?
Reconnaître dans la spécificité régionale l’amour du pays, puis y décoder un message que j’appelle « universel » - voilà le double atout de l’identité régionale !
Deuxième réflexion, et celle-ci est plus politique.
Les relations franco-allemandes sont censées figurer parmi les meilleures relations entre deux États différents. La machine politique entre Paris et Bonn, puis Berlin a bien travaillé ces dernières décennies.
Mais aujourd’hui « le franco-allemand » avec ses rites et ses spectacles de rencontres officielles souffre du même manque dont souffre la machine européenne. C’est le manque d’âme, le manque de géographie cordiale au-delà des bises télégéniques.

Les générations ayant encore vécues directement les horreurs de la première moitié du XXe siècle furent portées par la flamme de la réconciliation européenne et franco-allemande. Ces idées à la fois politiques et morales étaient à la base des actions des hommes et des femmes responsables de la politique d’après-guerre dans nos pays. Leur mérite est d’une portée historique inoubliable.
Mais au seuil de ce nouveau millénaire, il se révèle de plus en plus difficile de transférer les messages moraux de l’après-guerre aux générations nouvelles. Ce qui les analystes appellent « normalisation » ou « banalisation » et ce qu’on peut saluer comme un acquis heureux, va de pair avec un effacement des anciennes identifications.
L’idée européenne ne secoue plus les fantasmes idéalistes et les relations franco-allemandes vivent l’ennui d’un couple qui n’a même plus la force de faire le rêve de ses neiges d’antan. Nous sommes en train, sur les plans européen et national, de nous retirer – au moins mentalement - sur nos glacis nationaux, tout en continuant à vivre et à faire marcher l’intégration européenne et la mondialisation.
Le danger qui en surgit est évident : la dite banalisation/normalisation de nos contacts transnationaux accouche d’un provincialisme national fermé, se fermant dans la mesure où l’Europe ou la mondialisation sont perçues comme des menaces et où le spectacle des rites franco-allemands au niveau des sommets ne provoque plus de Anteilnahme, de compassion, de curiosité pour l’Autre.
Nous assistons ainsi à un mouvement paradoxal. Au moment où en Europe les frontières intérieures, des « cicatrices de l’histoire », s’effacent peu à peu, se produit sur le plan mental un nouveau besoin de démarcation.
C’est le moment pour retourner à notre prime géographie cordiale, à cet AMOUR, A= comme Approche, M = comme Messager, O = comme Original, U= comme Universel, R=comme Région !
Si nous voulons rendre au franco-allemand et, l’un et lié à l’autre, à l’Europe une âme,  à savoir une âme à laquelle nous participons, il est opportun de rendre plus vivantes les relations entre nos régions respectives, rendre à notre identité régionale son aspect universel et transgresser ainsi notre esprit de chapelle nationale.
Le moment est bien choisi, car comme écrit Gilbert Nicolas dans son introduction au livre cité, « La construction de l’identité régionale » :
« La politique de décentralisation, initiée au début des années 1980 en France et la refondation des Länder allemands, à l’Est, en 1990, après la chute du Mur, au sein d’un espace européen  à la fois élargi et recomposé, ont entraîné des revendications identitaires renouvelées, à la fois nationales et régionales. » (p. 9)


Cette citation nous mène à ma troisième réflexion, et au vif de nos engagements personnels :
Il y a, entretemps, entre nos deux pays de divers partenariats interrégionaux. Voyons la liste qui au premier abord est impressionnante :
L'Alsace avec le Bade-Wurtemberg et avec la Rhénanie-Palatinat ;
L’Aquitaine avec la Hesse;
La Bourgogne avec la Rhénanie-Palatinat;
Le Centre avec la Saxe-Anhalt;
La Haute-Normandie avec la Basse-Saxe;
La Franche-Comté avec l’Etat libre de Thuringe;
L’Île de France avec le Brandenbourg;
Le Languedoc-Roussillon avec l’Etat libre de Bavière;
Le Limousin avec l’Etat libre de Bavière;
La Lorraine avec la Sarre et la Rhénanie-Palatinat;
Le Midi-Pyrénées avec l’Etat libre de Bavière ;
Le Nord-Pas-de-Calais avec la Rhénanie du Nord-Westphalie;
Le Pays de la Loire avec le Schlesvig-Holstein ;
La Picardie avec l’Etat libre de Thuringe;
Le Rhône-Alpes avec le Bade-Wurtemberg;
Le Poitou-Charentes avec le Mecklembourg-Pomméranie antérieure ;
Et last but not least – depuis 1995

La Bretagne avec l’Etat libre de Saxe.
Je ne veux et ne peux faire ce soir l’évaluation de tous ces partenariats entre régions de France et Länder allemands. Sachons qu’ils ont des niveaux de maturité et d’intensité assez différents les uns des autres. Le uns existent plus ou moins sur le papier et ne sont qu’une affaire de notables ; d’autres existent bel et bien dans le concret et peuvent se réjouir de pas mal d’acquis ; tel est le cas par exemple entre la Bourgogne et la Rhénanie-Palatinat ; entre la Bavière et ses divers partenaires ; et entre le Bade-Wurtemberg et Rhône-Alpes.
Le nôtre, le partenariat Saxe-Bretagne, est relativement jeune et à part quelques signatures de bonnes intentions, nous sommes encore tout au début d’une coopération digne de ce nom.  Il est surtout – soyons honnête – archi-inconnu dans nos populations respectives. Mais cette connaissance populaire est d’une importance suprême ! Sans cette dernière nos signatures ne valent pas le papier des accords signés. Nous y reviendrons.

Chers amis,
ces partenariats interrégionaux - qui d’ailleurs ne sont pas une invention franco-allemande ni un monopole franco-allemand – sont une nouvelle donne dans les relations internationales et ils révèlent d’une double nouveauté, appelée « régionalisation internationale ».
Premièrement : La mondialisation a favorisé l’avènement d’un substitut de plus en plus important à la souveraineté décroissante des Etats nationaux. On assiste à la constitution de grands réseaux interrégionaux qui dépassent le cadre national et peuvent avoir des orientations fort différentes.
Ces organisations se présentent en règle générale comme des macro-régions économiques, politiques ou culturelles dont les profils et caractères sont très variés. Parmi de telles macro-régions citons la Nafta en Amérique du Nord, le Mercosur en Amérique latine, l’Union européenne ou l’Organisation internationale de la Francophonie, etc. etc.
Deuxièmement, et c’est l’aspect qui nous intéresse ce soir : En même temps, la mondialisation qui a relativisé les lignes de forces des Etats-Nations classiques, a donné aux entités sub-nationales – et ce sont les régions dont nous parlons ce soir – une toute nouvelle liberté d’action car elle a renforcé le niveau régional et transféré aux régions un rôle de plus en plus actif et autonome, au-delà des frontières nationales d’antan.
C’est ainsi que les régions comme subdivisions d’Etats nationaux ont pu, elles aussi, innover par des formes appropriées de coopération internationale et ont pu devenir des « global players » à leur manière. Elles sont devenues des global players au sens concret. Elles participent aux relations internationales, elles en font partie.
Quant aux Länder allemands, ils ont pu développer très tôt une marge de manœuvre propre dans les relations internationales, ce qui a inspiré d’autres entités régionales. En résumant les différents amendements constitutionnels, nous pouvons constater que les Länder peuvent conclure des traités de coopération avec d’autres régions ou provinces étrangères, dans le domaine de leur responsabilité législative exclusive. Un Land allemand peut  mettre en œuvre sa propre « politique étrangère parallèle » ce qu’on nomme la « Nebenaußenpolitik » des Länder.
Comme résultat, nous avons eu affaire à une augmentation significative des activités internationales des Länder – sous des formes différentes - pour les mêmes causes profondes qui favorisent les activités de tant d’autres régions dans le monde entier. Les différents Länder disposent ainsi de plus de 130 représentations et bureaux sur la scène internationale et se sont engagés dans cette politique de partenariat interrégional qui nous concerne ce soir.
Cette nouvelle donne vaut égalent pour les régions de France. Dans la mesure où la politique de décentralisation française a accouché de régions dotées de nouvelles responsabilités sur le plan national, européen et international, ces régions ont acquis une place de plus en plus visible en France, à Bruxelles, en Europe et au-delà. Les partenariats entre régions de France et Länder allemands que je viens de mentionner, et tous les autres partenariats interrégionaux sont une nouvelle donne dans la coopération internationale - car ce sont les petites entités qui profitent d’une manière significative de la mondialisation et de l’ouverture des marchés nationaux – pourvu qu’elles en prennent conscience.
Et elles en prennent conscience. C’est ainsi que la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), aujourd’hui partenaire privilégié de 17 régions dans le monde, vient de prendre l’initiative en partenariat avec l’ONU pour un congrès qui va rassembler « toutes les régions du monde » à Marseille les 5, 6 et 7 mars. Pour la première fois, l’Organisation des Nations Unies s’adresse aux Régions pour parler de l’avenir du monde. C’était une région française qui a été choisie pour accueillir et organiser cette première mondiale en présence des près de 700 délégués nationaux, régionaux et locaux et de la société civile d’une soixantaine de pays de tous les continents.
Autre effet collatérale de la mondialisation et de l’intégration européenne qui normalement sont perçues par nos citoyens, surtout dans l’actuelle France aux couleurs frileuses, comme une menace identitaire car la dite « protection nationale » semble se retirer comme une peau de chagrin : D’un côte on appelle au secours l’Etat mal-aimé qui lui-même agit au niveau global quand cela lui plaît, de l’autre on retrouve la chaleur identitaire du « petit pays » où l’on vit. Cette réaction - au premier abord - anxieuse et frileuse est fort compréhensible faisant partie de la nature humaine qui oscille entre l’envie de l’émanation et de la démarcation.
Mais n’en faisons pas, une fois, la lecture de la peur. En faisons une lecture positive.
Je m’explique :
Cette réaction frileuse qui cherche la démarcation « en petit format régional » fait retrouver les couleurs identitaires régionales. Ce « régionalisme identitaire » est, certes, un produit de la peur (peur de la mondialisation, peur du cultural clash), mais - positivement parlant – il se joint aux forces identitaires d’antan, les renforce et les renouvelle.
Et ces anciennes-nouvelles identités profitent de manière prodigieuse des nouveaux moyens de communication. l’Internet en particulier, enfant prodigue de la mondialisation, a pu donner aux plus petites entités culturelles une toute nouvelle visibilité, un formidable moyen de se présenter, de se faire entendre « world wide ».
Tapez p.ex. sur Google le mot « Bretagne », et vous avez subito plus de soixante millions de réponses ! Tapez « identité bretonne », vous avez 74.000 réponses.
Faites l’expérience avec « la Saxe » (en français) et cela vous donne plus de 3,6 millions de réponses ! avec « Sachsen » (en allemand), cela en fait presque 62 millions!
Tout dépend maintenant de la manière avec laquelle on sait s’y prendre avec ce mouvement de retrait. Eviter le piège d’un provincialisme anxieux, voilà le défi !
Y trouver une force de régénération qui justement transgresse le retrait.
Y trouver l’Universel dans la spécificité comme je l’avais expliqué en guise d’introduction en parlant de la géographie cordiale!
Y trouver dans la démarcation régionale un nouveau point de départ d’ouverture !
Voilà la chance de transformer un mouvement frileux en mouvement créateur.
Citons, pour des raisons d’actualités, l’exemple du nouveau film allemand qui renoue de façon fabuleuse avec la tradition du « Heimatfilm » comme vient de montrer le festival de cinéma Max-Ophüls à Berlin, janvier dernier,  qui prit comme leitmotiv thématique « Heimat ». Contrairement au Kitsch idyllique du « Heimatfilm » des années d’après-guerre qui agissait comme agent de refoulement national (Verdrängung), le nouveau film fait acte de démonstration d’une toute nouvelle lecture d’ouverture. Il reconstitue dans la spécificité du village, du « petit pays », dans la vie des ‘petits gens le caléidoscope du drame ou du bonheur humain universels.

Chers amis, C’est ici que notre boucle de réflexion sur la région se boucle pour donner place à quelques mots de conclusion.
Comment faire ? cette question se pose à nous autres, nous les acteurs, petits ou grands, vivant dans nos régions respectives.
Comment faire fonctionner ce nouveau réseau interrégional, comment en profiter si nous avons affaire à des régions qui ne jouissent pas pleinement de leurs potentiels, de leurs capacités et de leurs marges de manœuvre ?
Cela demande une prise de conscience des acteurs régionaux, allant des acteurs politiques aux acteurs économiques en passant par la société civile régionale - et en revenant toujours à la société civile car c’est elle qui est la première concernée, car c’est NOUS !
Car en plus de ses ressources politiques, économiques et infrastructurels, le grand capital d’une région est sa personnalité « à taille humaine ». Elle lui donne son identité propre dans toutes ses actions, sa capacité de donner à la « fièvre identitaire » (Paul Garapon) une issue rationnelle au-delà des chapelles nationales et provinciales, agissant sur la dialectique ouverture et démarcation, dialectique sans laquelle l’individu serait le premier perdant.

Pour conclure, revenons à notre partenariat Saxe-Bretagne.
Les tissus économiques, sociaux, scientifiques et culturels de ce jeune partenariat restent à découvrir et à cultiver, afin de les faire valoir comme de petits « global players » dans le contexte franco-allemand, européen et au-delà, comme des acteurs spécifiques identifiables pour tous ceux qui y participent et qui veulent s’y joindre.
La Société des Amis du jumelage Saxe-Bretagne et la Sächsisch-Bretonische Gesellschaft sont de tels acteurs civils et se prêtent aux citoyens de nos deux pays, à savoir la Saxe et la Bretagne, comme des courroies interrégionales de transmission.
Remarque entre parenthèse : Tapez sur Google « Société des Amis du jumelage Saxe-Bretagne », et vous aurez 35 réponses. Faites le même avec la toute jeune « Sächsisch-Bretonische Gesellschaft », et vous aurez tout de même 14 réactions ! C’est toujours ça ! Rien n’est jamais acquis ! Ce n’est qu’un début !
Quelle est notre mission ? Nous sommes des acteurs sub-nationaux, interrégionaux, émanant de la société civile. Nous sommes de « petits gobal players » d’en bas afin, prêts à donner de l’âme aux machineries politiques.
Autrement dit, de façon plus métaphorique : Nous puisons dans nos identités régionales, nous en sommes l’expression, nous agissons en fonction de celles-ci et nous les ouvrons vers l’Autre afin que l’Autre s’y reconnaisse. Nous nous approchons de l’Autre, nous sommes le Messager interrégional, nous traduisons l’Original en version Universelle et nous restons fidèles à notre identification Régionale! Bref : A M O U R !

Je vous remercie de votre attention.


Quelques indications bibliographiques sur les identités régionales en France et en Allemagne ainsi que sur les Régions comme « global players » :
Michael Weigl : Les identités régionales en Allemagne. In : Claire Demesmay / Hans Stark (éds.) : Qui sont les Allemands ? Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires Septentrion, 2006, p. 147-183.

Gilbert Nicolas (éd.): La construction de l’identité régionale. Les exemples de la Saxe et de la Bretagne, XVIIIe-XXe siècle. Presses universitaires de Rennes, Rennes 2001.

Philippe Martel : Regionale Identität und nationale Kultur in Frankreich im 19. und 20. Jahrhundert. In: Günther Lottes (éd.): Region, Nation, Europa. Historische Determinanten der Neugliederung eines Koninents. Physika-Verlag, Heidelberg 1992, p. 95-119.

Heinz-Gerhard Haupt: Die Konstruktionen der Regionen und die Vielfalt der Loyalitäten im Frankreich des 19. und 20. Jahrhunderts. In:  Günther Lottes (éd.): Region, Nation, Europa. Historische Determinanten der Neugliederung eines Koninents. Physika-Verlag, Heidelberg 1992, p. 121-126.

David Bosold : Transatlantische Paradiplomatie. Die Kooperation kanadischer Provinzen und deutscher Bundesländer. Marburger Kanada-Studien 3, Marburg 2004.

Manuel Feifel: Regionen als „Global Players“. Das Beispiel der interregionalen Kooperation Bayern-Québec. Synchron Verlag, Heidelberg 2003.